Carbone fossile, carbone vivant
Par : Jérôme Boutang
Le 10 septembre 2026, le Citepa a organisé un petit déjeuner thématique autour de Christian de Perthuis, auteur de l’ouvrage « Carbone fossile – Carbone vivant » (Gallimard, 2026).

Il nous semble pertinent de synthétiser cet ouvrage majeur et les échanges qui ont eu lieu avec l’auteur, à destination des acteurs de la transition écologique. Le système de pensée qui apparaît nettement pourrait refonder une économie intégrant les enjeux climat et biodiversité et éclairer les priorités.
📺 Retrouvez l’intégralité des échanges
Vous souhaitez approfondir les réflexions présentées dans cet article ? Retrouvez le replay du Petit-déjeuner du Citepa avec Christian de Perthuis sur notre chaîne YouTube.
___
Le climat ne peut plus être pensé à partir du seul carbone fossile
Christian de Perthuis propose de distinguer deux grands cycles du carbone qui doivent désormais être traités conjointement :
- le carbone fossile, issu principalement du charbon, du pétrole et du gaz ;
- le carbone vivant, qui circule dans les écosystèmes terrestres et marins, les sols, les forêts, l’agriculture et les chaînes alimentaires.
La stabilisation du climat suppose d’agir simultanément sur les deux. Sortir progressivement des énergies fossiles est une condition nécessaire, mais non suffisante : l’agriculture, les forêts, les changements d’usage des terres et plus largement les systèmes alimentaires représentent une part majeure des émissions mondiales et déterminent également la capacité future des puits naturels à absorber le CO₂.
Le carbone vivant relie donc directement climat, biodiversité, agriculture, alimentation et adaptation.
___
Le climat a déjà changé
Christian de Perthuis insiste sur une rupture importante par rapport au début des années 2000. À l’époque, l’enjeu principal consistait à réduire les émissions aujourd’hui pour éviter les impacts climatiques futurs. Cette période est désormais révolue : le changement climatique produit déjà des effets significatifs et continuera d’en produire durant plusieurs décennies.
Les événements récents en France – canicules, sécheresses, incendies et forte variabilité des ressources hydriques – illustrent les conditions climatiques auxquelles il faudra progressivement s’adapter.
Le message principal est donc qu’il ne faut plus opposer atténuation et adaptation. L’une et l’autre sont indispensables, et elles deviennent particulièrement interdépendantes lorsqu’on raisonne sur le carbone vivant.
Christian de Perthuis souligne également la question d’une possible accélération récente du réchauffement mondial. Celle-ci ne s’expliquerait pas seulement par la progression des émissions anthropiques, mais aussi par plusieurs rétroactions : baisse de certains aérosols refroidissants, diminution de l’efficacité des puits de carbone terrestres et augmentation de certaines émissions naturelles de méthane, notamment dans les zones humides tropicales.
En revanche, aucun signal majeur d’accélération des émissions de méthane provenant du pergélisol ne serait aujourd’hui clairement observé.
___
Passer d’une logique d’addition à une logique de soustraction
Depuis le XIXe siècle, les transitions énergétiques ont essentiellement fonctionné par addition : la biomasse n’a pas disparu avec le charbon, le charbon n’a pas disparu avec le pétrole, et le pétrole n’a pas disparu avec le gaz ou les renouvelables.
La véritable transition climatique doit au contraire introduire une logique de retrait.
Le problème n’est donc pas seulement d’investir dans les énergies renouvelables, les réseaux électriques ou les véhicules électriques. Il faut également retirer progressivement les actifs économiques dépendant des énergies fossiles.
Cette transformation constitue une rupture pour l’analyse économique : la transition bas carbone ne consiste plus seulement à produire davantage de biens et services, mais à organiser la rareté et le retrait de trois ressources – charbon, pétrole et gaz – qui représentent encore l’essentiel de l’énergie mondiale.
Christian de Perthuis reste favorable à la tarification carbone, qui peut simultanément décourager l’investissement fossile et encourager les investissements bas carbone.
Il se montre en revanche sceptique vis-à-vis d’une conception simpliste de la « croissance verte ». Ce qui réduit réellement les émissions n’est pas seulement l’investissement supplémentaire dans le bas carbone, mais aussi le désinvestissement dans les actifs fossiles.
Les conséquences macroéconomiques sont très différentes selon les pays :
- pour les économies fortement dépendantes de la rente pétrolière ou gazière, la transition représente un coût structurel important ;
- pour certains pays peu équipés en infrastructures fossiles, notamment en Afrique subsaharienne, le développement direct d’énergies décarbonées peut au contraire soutenir fortement le développement ;
- en Europe, l’enjeu principal porte moins sur la production d’énergies fossiles que sur le renouvellement des infrastructures et équipements qui les consomment.
Plus la transformation est retardée, plus elle risque d’être coûteuse.
___
Le carbone vivant : environ un tiers des émissions liées à notre alimentation
Sous-sous titre APTOS SEMI BOLD 11 TITRE 3
Le système alimentaire mondial constitue un élément central du carbone vivant.
Christian de Perthuis distingue trois grandes composantes :
- les changements d’usage des terres, principalement liés à l’expansion agricole et à l’élevage ;
- les émissions directes de l’agriculture, notamment :
- méthane de l’élevage des ruminants et de la riziculture ;
- protoxyde d’azote provenant des fertilisants azotés ;
- l’aval des chaînes alimentaires : transformation, transport, froid, distribution et déchets.
Les choix alimentaires constituent donc un déterminant climatique majeur, encore souvent sous-estimé.
Trois leviers de transition sur le carbone vivant
Christian de Perthuis identifie trois grands leviers :
- transformation des systèmes agricoles ;
- évolution des modèles alimentaires ;
- protection et restauration des puits naturels de carbone.
___
Transition alimentaire : la sobriété ne signifie pas manger moins, mais autrement
La transition alimentaire doit être pensée comme l’équivalent de la sobriété énergétique. Il ne s’agit pas nécessairement de réduire la quantité globale de nourriture consommée, mais de diminuer la place des catégories les plus fortement émettrices.
Christian de Perthuis met notamment en avant :
- les produits issus des ruminants, viande et produits laitiers provenant du même système d’élevage ;
- les produits ultra-transformés ;
- certains produits tropicaux à forte empreinte carbone, notamment le cacao et l’huile de palme.
Le riz constitue un cas particulier : son rôle alimentaire mondial rend irréaliste une réduction généralisée de sa consommation, mais des évolutions techniques de la riziculture peuvent réduire les émissions de méthane.
Pour modifier les comportements alimentaires, Christian de Perthuis considère que le signal prix est probablement moins efficace que dans le domaine énergétique.
En revanche, les bénéfices sanitaires constituent un levier considérable : plusieurs recommandations climatiques concernant l’alimentation convergent avec celles des agences sanitaires.
La santé pourrait donc constituer l’un des principaux vecteurs de la transition alimentaire.
___
L’agroécologie comme outil d’adaptation, d’atténuation et de résilience
L’agriculture conventionnelle fortement spécialisée a permis des gains de rendement considérables durant plusieurs décennies, mais Christian de Perthuis estime que ce modèle atteint progressivement ses limites.
La stagnation ou la plus grande variabilité de certains rendements agricoles constitue l’un des signes de cette fragilité.
L’adaptation des systèmes agricoles suppose plusieurs transformations :
- adapter les zones et variétés de production au climat futur ;
- diversifier les assolements ;
- réduire la dépendance à la monoculture ;
- renforcer la recherche agronomique et la sélection variétale ;
- maintenir ou restaurer des couverts végétaux ;
- limiter le travail profond des sols ;
- développer les solutions fondées sur la nature.
L’agroécologie permet de rechercher simultanément plusieurs bénéfices :
résilience climatique + stockage du carbone + rétention d’eau + biodiversité + fertilité des sols.
La protection des sols constitue à cet égard un enjeu essentiel.
Christian de Perthuis rappelle qu’une part parfois très importante du carbone forestier se trouve non pas dans les arbres, mais dans les sols et la litière. La préservation du « sol vivant » devient donc un objectif aussi important que le maintien des surfaces forestières.
___
Forêts : ne plus seulement compter les hectares, mais mesurer la résilience
Les politiques forestières ont longtemps privilégié deux indicateurs facilement mesurables :
- la lutte contre la déforestation ;
- la plantation de nouvelles surfaces.
Cette approche devient insuffisante.
Certaines forêts existantes voient leur capacité d’absorption diminuer sous l’effet des sécheresses, incendies, parasites et mortalités croissantes.
L’enjeu est donc désormais également de préserver la capacité de stockage des forêts existantes.
Cela implique notamment :
- davantage de diversité biologique ;
- une meilleure prévention des incendies ;
- une meilleure surveillance sanitaire ;
- des indicateurs de fonctionnement écologique allant au-delà de la superficie forestière.
Pour Christian de Perthuis, le développement de nouvelles capacités de calcul, éventuellement appuyées sur l’intelligence artificielle, pourrait justement faciliter la construction de tels indicateurs complexes.
___
L’océan, le grand oublié des politiques climatiques
L’un des messages les plus originaux de l’intervention concerne le rôle des océans. Une part très importante du CO₂ anthropique est absorbée par les puits naturels terrestres et océaniques. Le stock de carbone contenu dans l’océan est immense par rapport à celui contenu dans l’atmosphère.
De faibles modifications du fonctionnement de la pompe océanique pourraient donc profondément modifier l’équilibre climatique.
Deux exemples ont été présentés :
Loutres de mer
La disparition historique des loutres de mer a favorisé la prolifération des oursins, qui consomment les forêts de kelp. La réintroduction des loutres contribue indirectement à restaurer ces écosystèmes et donc leur capacité de stockage du carbone.
Cet exemple illustre la manière dont la conservation de la biodiversité peut avoir un effet climatique indirect mais potentiellement important.
Krill antarctique
Le krill constitue un maillon majeur de la chaîne alimentaire marine et joue également un rôle important dans la pompe biologique qui transfère le carbone vers les profondeurs océaniques.
Il subit une double pression :
- le réchauffement des eaux ;
- certaines activités de pêche industrielle.
Sa protection illustre directement l’interdépendance entre biodiversité marine et climat.
Christian de Perthuis considère ainsi que la protection des océans devrait prendre une place beaucoup plus importante dans les politiques climatiques.
Pour le Citepa, la question a été posée de savoir si, à plus long terme, certains éléments concernant les puits océaniques situés dans les zones économiques exclusives pourraient être mieux intégrés aux dispositifs internationaux de comptabilité environnementale.
___
Limites planétaires : le couple climat–biodiversité au centre
Les différentes limites planétaires ne doivent pas être considérées séparément.
Climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, couche d’ozone et fonctionnement des sols interagissent fortement.
Christian de Perthuis considère même que la biodiversité constitue, d’une certaine manière, la limite ultime, puisqu’elle conditionne l’habitabilité de la planète pour l’ensemble du vivant, y compris l’espèce humaine.
Il faut donc passer d’une économie visant uniquement l’abondance des biens et services à une économie capable aussi de réinvestir dans l’abondance du vivant.
Cette approche modifie profondément la notion de résilience.
La résilience des territoires, de l’agriculture ou des systèmes économiques suppose la résilience préalable des écosystèmes dont ils dépendent.
___
Intelligence artificielle, un outil potentiel pour comprendre les systèmes complexes
À la question du rôle possible de l’intelligence artificielle dans l’agriculture et la biodiversité, Christian de Perthuis souligne un potentiel intéressant.
La biodiversité et les écosystèmes reposent sur une multitude de paramètres et d’interactions qu’il est particulièrement difficile de modéliser.
La capacité de l’IA à :
- intégrer de très grandes quantités de données ;
- croiser de multiples variables ;
- identifier des interactions complexes ;
pourrait devenir un accélérateur de la compréhension des écosystèmes et contribuer à l’agriculture de précision, à la gestion des sols ou à la mesure de la biodiversité.
L’IA doit toutefois rester un outil au service de l’agroécologie, et non un substitut technologique à celle-ci.
___
Technologies climatiques et géo-ingénierie : une question de hiérarchie des priorités
À propos de solutions de géo-ingénierie visant par exemple à recréer artificiellement un effet refroidissant par les aérosols, Christian de Perthuis refuse une condamnation de principe de toute recherche technologique.
Il insiste toutefois sur la hiérarchie des priorités. Avant de rechercher de nouveaux systèmes artificiels, il faut préserver les mécanismes naturels dont nous savons déjà qu’ils jouent un rôle climatique essentiel :forêts, sols, zones humides et océans.
La protection des puits naturels de carbone doit donc disposer de davantage de moyens et d’attention que les solutions technologiques encore incertaines.
___
Dimension politique, éviter que l’adaptation ne devienne un substitut à l’atténuation
Christian de Perthuis souligne un risque politique croissant : celui de voir certaines forces politiques se réapproprier le thème de l’adaptation en abandonnant simultanément les politiques d’atténuation.
Le raisonnement consisterait à considérer que le changement climatique étant désormais engagé, il suffirait d’adapter les territoires sans sortir réellement des énergies fossiles.
Cette approche serait une impasse.
Le rééquilibrage aujourd’hui nécessaire en faveur de l’adaptation ne doit donc jamais se transformer en substitution de l’adaptation à l’atténuation.
Il souligne également qu’un discours excessivement hostile à certaines formes d’adaptation immédiate – par exemple la climatisation dans des situations où elle devient indispensable pour les personnes fragiles – a parfois été contre-productif.
L’enjeu est de penser simultanément atténuation, adaptation et justice sociale.
Jérome Boutang, directeur général du Citepa