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Publié le 20 janvier 2026

La consommation d’électricité et les émissions de GES des centres de données pourraient plus que tripler d’ici 2035 – Ademe

Par : Sophie Sanchez

Modifié le : 20/01/2026
Réf . : 2026_01_06

L’essor du numérique s’accompagne d’une multiplication des centres de données numériques (datacenters), à la fois « de plus en plus nombreux et de taille croissante », comme le rappelle l’Ademe, l’agence de la transition écologique, dans un rapport intitulé « Prospective d’évolution des consommations des centres de données en France de 2024 à 2060 », publié le 6 janvier 2026. Or ces infrastructures, très énergivores, consomment de grandes quantités d’électricité pour alimenter et refroidir les serveurs – à raison de 415 à 460 TWh à l’échelle mondiale en 2024 selon l’AIE.

À l’échelle hexagonale, l’Ademe a réalisé un inventaire des centres de données en France et évalue leur consommation électrique cumulée à 8,16 TWh. Or si les tendances actuelles de développement des services numériques se maintiennent et si aucune politique de transition écologique n’est mise en place, les résultats de la modélisation pour la période 2024-2035 montrent que la consommation électrique des centres de données risque d’être multipliée par 3,7 rien que sur le territoire français, et par 4,4 si on tient compte de la consommation électrique des centres de données installés à l’étranger pour répondre aux usages des Français.

En parallèle, en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES), les émissions provoquées par l’utilisation des centres de données présents sur le territoire français pourraient être multipliées par 3,3 entre 2024 et 2035. En tenant compte des émissions provoquées aussi par les centres de données présents ailleurs dans le monde pour répondre aux usages des Français, les émissions passeraient de 7,31 Mt CO2eq en 2024 à 23,44 Mt CO2eq en 2035, soit une multiplication par 3,2.

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Croissance forte des usages numériques

Les usages numériques actuels connaissent une croissance forte, portée par l’essor de l’intelligence artificielle, du cloud, du e-commerce, de l’IoT (objets connectés), du divertissement, et des services publics dématérialisés. L’Ademe cite aussi la blockchain, le dialogue machine to machine (M2M), et le rôle stratégique des centres de données dans la souveraineté numérique et la défense.

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Au terme de son travail d’inventaire des centres de données en France, l’Ademe recense 352 centres de données actifs, répartis par typologie, pour un total de 8,16 TWh d’électricité consommés en 2024 – le sigle HPC désigne les centres de données spécialisés dans le calcul haute performance – Source : Ademe, janvier 2026

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Triplement potentiel de la consommation électrique …

Les experts de l’Ademe ont défini cinq scénarios d’évolution, un scénario tendanciel – l’équivalent du « Business as usual » – et quatre scénarios envisageant les quatre chemins possibles de transition écologique déjà étudiés dans le cadre de l’exercice de prospective global de l’agence intitulé Transition(s) 2050 – à savoir « Génération frugale », « Coopérations territoriales », « Technologies vertes » et « Pari réparateur ».

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Évolution de la consommation électrique des centres de données pour l’usage français (TWh/an) selon les cinq scénarios de l’Ademe – source : Ademe, janvier 2026

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Selon le scénario Tendanciel qui rend compte de l’évolution potentielle des consommations électriques des centres de données pour les usages des Français dans le cas où les tendances actuelles perdureraient (forte croissance liée à l’adoption massive de nouveaux usages et la diversification de l’offre de services numériques, principalement liée à l’IA, la blockchain, et l’évolution de la typologie des centres de données vers de très grands centres appelés hyperscale), la croissance des centres de données sur le territoire français serait soutenue avec une consommation des traitements informatiques induits par les usages des Français qui se développerait proportionnellement encore plus rapidement.

Dans ce scénario, la consommation d’électricité des centres de données induite par les usages français pourrait progresser d’un facteur 3,7 d’ici 2035, rien que sur le territoire français, et être multipliée par 4,4 si on tient compte de la consommation électrique des centres de données à l’étranger pour répondre aux usages des Français sachant que ces infrastructures sont situées dans des pays dont les mix électriques sont en moyenne beaucoup plus carbonés qu’en France.

Sur une échelle temporelle plus longue, en 2050, dans le scénario Tendanciel, la consommation électrique des centres de données serait multipliée par 5,5 rien que sur le territoire français, et par 10,5 si on tient compte de la consommation électrique des centres de données à l’étranger pour répondre aux usages des Français. L’Ademe précise toutefois que cette prospective de très long terme est « sujette à précautions », les prévisions sectorielles pour les centres de données s’arrêtant généralement à une perspective de 5 à 10 ans.

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En revanche dans les scénarios « Technologies vertes » et « Pari réparateur », l’augmentation de la consommation électrique peut être anticipée et planifiée pour répondre à des usages croissants. Et les scénarios « Génération frugale » et « Coopérations territoriales » montrent qu’une politique de sobriété volontariste permettrait de réduire les consommations futures et l’empreinte globale des centres de données.

Ainsi, si le scénario « Génération frugale » était adopté, un scénario où les pouvoirs publics mettraient un terme à des usages numériques jugés inutiles et nocifs, et où les technologies légères et des alternatives plus sobres seraient privilégiées, la consommation électrique des centres de données continuerait de croître pendant quelques années, le temps que les politiques publiques de rupture envisagées prennent effet. Puis, après avoir marqué un ralentissement, ces consommations diminueraient progressivement.

Dans ce scénario, les usages les plus toxiques du secteur numérique (captation de l’attention sur les réseaux sociaux, incitation à utiliser l’IA systématiquement et sans consentement des utilisateurs, publicité invasive…) seraient interdits ; la numérisation des services publics “raisonnée et limitée” ; certains services comme la CAF incités à privilégier ou recréer des alternatives basse technologie comme des guichets.   On assisterait alors à une augmentation limitée à 17 % seulement de la consommation des centres de données en France en 2035 par rapport à leur consommation en 2024, et de – 7 % en tenant compte des consommations importées. En 2050, la réduction de la consommation des centres de données en France se monterait même à – 42 % par rapport à leur consommation en 2025, et de – 73 % en tenant compte des consommations importées.

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… et des émissions de GES des centres de données

En termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES), le scénario Tendanciel verrait les émissions provoquées par l’utilisation des centres de données présents sur le territoire français être multipliées par 3,3 entre 2024 et 2035. En tenant compte des émissions provoquées aussi par les centres de données présents ailleurs dans le monde pour répondre aux usages des Français, les émissions passeraient de 7,31 Mt CO2eq en 2024 à 23,44 Mt CO2eq en 2035, soit une multiplication par 3,2 (voir tableau ci-dessous). En 2050, les émissions du scénario Tendanciel atteindraient 55,63 Mt CO2eq, soit une multiplication par 7,6 depuis 2024.

Évolution des émissions de gaz à effet de serre des centres de données pour l’usage français (en méga tonnes CO2 eq/an) selon les cinq scénarios de l’Ademe – source : Ademe, janvier 2026

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À cet égard, en raison de la forte dépendance aux traitements numériques ayant lieu à l’étranger, la forte expansion des consommations des centres de données dans le scénario tendanciel entraînerait un accroissement important des émissions de GES, incompatible avec l’Accord de Paris et la trajectoire SBTI du secteur numérique, prévient l’Ademe. 

Mais l’Ademe rappelle que les quatre autres scénarios inspirés de Transition(s) 2050 visent en revanche à atteindre le Zéro Émission nette en 2050 sur le périmètre France, en mobilisant des mesures variées. 

Ainsi, dans le scénario « Génération Frugale », les émissions de GES des centres de données présents sur le sol français seraient presque identiques en 2035 par rapport à 2024. En tenant compte des émissions importées, le total des émissions des centres de données pour répondre aux usages des Français serait réduit de moitié (-48%) en 2035 par rapport à 2024. En 2050, les émissions en France de ce scénario atteindraient 0,19 Mt CO2eq, soit – 50 % par rapport à 2024, et 0,35 Mt CO2eq en tenant compte des émissions importées soit une réduction de – 95 % par rapport à 2024.

« Génération Frugale » passe par la dénumérisation de certains usages actuels, en particulier les usages les plus gourmands et ceux qui contraignent les usagers à l’adoption du tout numérique, et des services collectifs alternatifs non numériques ou faiblement numériques. Ce scénario envisage aussi la mise en place de politiques environnementales contraignantes comme un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données en France.

A contrario, même dans les scénarios « Technologies vertes » et « Pari réparateur », les émissions des centres de données restent significatives et nécessitent une compensation importante. Dans le scénario « Pari réparateur », les émissions de GES des centres de données présents sur le sol français seraient en effet multipliées par 2,9 entre 2024 et 2035 et atteindraient 2,05 Mt CO2eq en 2050, soit une multiplication par 5,4 par rapport à 2024. En tenant compte des émissions importées, le scénario « Pari réparateur » monterait à 26,16 Mt CO2eq au total en 2035, soit 3,6 fois le total des émissions en 2024, et 65,9 Mt CO2eq en 2050, soit une multiplication par 9 du total des émissions.

Les scénarios « Génération frugale » et « Coopérations territoriales » montrent, martèle l’Ademe, que seule une politique de sobriété très volontariste, modifiant en profondeur les modes de vie, permettrait de réduire les consommations futures des centres de données, afin que ceux-ci contribuent moins fortement aux besoins de compensation pour atteindre le Zéro Émission nette et réduire leur empreinte au global de façon importante. Les optimisations technologiques telles que l’augmentation de l’efficacité et la récupération de la chaleur fatale (voir focus ci-dessous) ne suffiront pas à stabiliser la croissance des consommations électriques des centres de données en France, ajoute l’organisme.

En raison de leur dimension systémique, de telles politiques ne peuvent réussir qu’à travers la mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des entreprises et des citoyens, avec des effets graduels sur plusieurs années, prévient encore l’Ademe. 

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Récupérer la chaleur fatale, un potentiel théorique

La récupération de chaleur fatale est un levier intéressant à mobiliser pour optimiser l’usage de l’énergie des centres de données, indiquent les experts de l’Ademe qui ont estimé le potentiel de récupération de la chaleur émise par les équipements IT (technologies de l’information) des centres de données en fonction des scénarios définis dans le modèle prospectif. Le potentiel brut correspond à la quantité totale d’énergie émise sous forme de chaleur dans un centre de données, principalement la consommation électrique de la partie IT. Le potentiel net correspond au potentiel brut, pondéré par l’efficacité actuelle et future des technologies de récupération de chaleur et par la capacité à trouver des débouchés.

Cette efficacité augmente avec l’amélioration des techniques de captation et des débouchés plus atteignables, ce qui améliore le potentiel net. Ainsi, l’utilisation du « liquid cooling », – une technologie de refroidissement déjà présente dans certaines salles informatiques -, permet de récupérer plus facilement la chaleur des serveurs à une température plus élevée et valorisable.

Projection de potentiel net de récupération de chaleur fatale en valeur absolue (TWh) – Source : Ademe, janvier 2026

Ceci posé, l’étude estime que le potentiel net de récupération de chaleur sur le territoire français, évalué à 1,77 TWh pour 2024, pourrait atteindre, en 2035, 4,09 TWh dans le scénario « Génération frugale » et jusqu’à 12,94 TWh dans le scénario Tendanciel. Dans tous les scénarios, en considérant les consommations des centres de données présents uniquement sur le sol français, le potentiel net de récupération de la chaleur fatale passerait ainsi d’un plafond de 18,8 % en 2024 à un plafond de 38 % en 2035.

Ce potentiel reste toutefois théorique, préviennent les experts de l’Ademe, car, à ce jour, très peu de centres de données français récupèrent réellement la chaleur fatale. En outre, ces projections ne tiennent pas compte de l’intérêt économique réel de ces techniques ni des particularités locales propres à chaque centre de données, ces éléments réduisant la probabilité d’une telle récupération.

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Pour en savoir plus

La librairie Ademe – Prospective d’évolution des consommations des datacenters à court, moyen et long terme de 2024 à 2060 – lien vers la synthèse de l’étude et le rapport final

Rapport spécial de l’Agence internationale sur l’énergie et l’IA

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