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Publié le 28 septembre 2026

L’Europe a décarboné ses électrons, elle doit maintenant électrifier ses usages

Par : Jérôme Boutang et Grégoire Bongrand

Modifié le : 28/09/2026
Réf . : 2026_09_10

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L’Europe a largement décarboné son électricité, mais ses bâtiments, ses véhicules et ses installations industrielles restent majoritairement dépendants des combustibles fossiles. Un chantier de transition parallèle au mix énergétique nécessitera une accélération du remplacement de ces millions d’équipements.

par Jérôme Boutang, directeur du Citepa, et Grégoire Bongrand, expert énergie et projections au Citepa

Cet article fait suite à une tribune publiée par les deux auteurs dans le journal Les Échos le 25 septembre 2026 : Chaudières, voitures… « Le défi est d’organiser le retrait progressif des machines fossiles »

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L’Europe a mené à bien la première phase de sa transition énergétique : celle du kilowattheure électrique. Environ deux tiers de son électricité sont désormais produits à partir de sources domestiques bas-carbone [1-AIE 2026]. Pourtant, l’électricité ne couvre encore que moins d’un quart de la consommation finale d’énergie. Près des deux tiers de celle-ci reposent toujours sur des combustibles fossiles, importés à plus de 80 % [1].

Ce paradoxe explique les difficultés à décarboner plus rapidement : nous avons commencé à décarboner l’électron en amont (l’offre) avant de remplacer les molécules fossiles en aval (la demande).

Le véritable verrou n’est donc plus seulement la production d’électricité. Il réside dans l’inertie des parcs : celui des logements et des bureaux, celui des véhicules, celui des machines industrielles. La transition énergétique est entrée dans l’âge des stocks.

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Le piège des stocks

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Une centrale, un parc éolien ou une ligne à haute tension constituent des projets étendards centralisés auprès d’une poignée d’acteurs industriels. L’électrification des usages suppose, elle, des millions de décisions dispersées : remplacer une chaudière aux combustibles fossiles par une pompe à chaleur réversible, acheter une voiture électrique, transformer une chaîne de production, renforcer un raccordement, former un installateur.

L’Europe a longtemps privilégié l’amont : énergies renouvelables, nucléaire, réseaux de chaleur, sortie du charbon. En France, les émissions de la production d’électricité et de chaleur ont diminué de 69 % entre 2005 et 2024, tandis que les émissions du résidentiel-tertiaire ont diminué de 48 % et celles du transport routier de 14 % sur la même période [2-rapport Secten 2026]. Même si ces investissements sur la production d’énergie restent indispensables, ils ne suffisent plus. Construire une offre électrique décarbonée sans favoriser les conditions de son adoption reviendrait à disposer d’un excellent produit que les consommateurs ne pourraient financer au moment opportun.

Cette arithmétique des stocks impose son calendrier à la politique climatique. Une chaudière à gaz installée aujourd’hui peut encore fonctionner dans quinze ans. Une voiture thermique achetée en 2026 roulera certainement toujours au milieu de la prochaine décennie. Chaque cycle de remplacement manqué implique une consommation fossile à moyen terme.

Or ces décisions de renouvellement d’appareils n’interviennent qu’à certains moments. Le taux annuel de rénovation énergétique des bâtiments européens reste voisin de 1 % [3-CE]. Le parc automobile de l’union européenne est constitué d’environ 256 millions de voitures [4-ACEA], encore très largement thermiques, d’un âge moyen supérieur à douze ans [5-ACEA], et dont le taux de renouvellement annuel est estimé à 4 %.

Dans le bâtiment, la bonne politique ne semble pas de choisir entre améliorer l’efficacité énergétique (isoler) et décarboner le mix (électrifier, notamment). Elle consiste à organiser les divers leviers en séquence : traiter dès à présent la demande en installant des pompes à chaleur correctement dimensionnées, des systèmes réversibles efficaces et des pilotages intelligents. Ni les remplacements des usages fossiles, ni les besoins d’adaptation au changement climatique, ne peuvent attendre le progrès d’autres solutions techniques comme l’amélioration de l’efficacité énergétique ou l’isolation. Tout doit s’organiser en parallèle.

Cela coïncide notamment avec les orientations de la stratégie nationale bas carbone (SNBC-3) pour le secteur résidentiel pour 2030 : en plus des 700 000 rénovations thermiques de logements envisagées par an, celle-ci projette le remplacement par des pompes à chaleur ou des raccordements à des réseaux de chaleur urbain d’au moins 60 % des chaudières au fioul (environ 250 000 foyers par an en moyenne) et 20 % des chaudières au gaz (environ 350 000 foyers par an en moyenne) d’ici 2030 [6-MTE 2026]. Le remplacement complet des chaudières au fioul est prévu d’ici 2035 tandis que celles au gaz diminueront mais persisteront dans le parc résidentiel, mais seront alimentées entièrement par du biométhane d’ici 2050 [6].

En comparaison avec le parc de logements de résidences principales de 31,7 millions en 2025 [7-INSEE 2025], où environ 11,8 millions de logements fonctionnent à l’électricité ou sont raccordés aux réseaux de chaleur urbain et 1,4 million sont chauffés à la biomasse [8-SDES 2022], le rythme de renouvellement (rénovation ou remplacement chaudière) envisagé par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) entre 2023 et 2030 devait permettre de rénover ou d’électrifier (l’une des deux solutions) l’entièreté des logements aux fossiles restants d’ici 2040 environ. Il convient d’être prudent car cette démonstration ne tient pas compte de la part des logements déjà thermiquement performants d’une part, mais d’autre part pas non plus de ceux qui auraient besoin d’être isolés ainsi qu’électrifiés (combinaison des leviers), ni des résidences secondaires, ce qui pourrait augmenter cette durée. De plus, le taux de renouvellement envisagé par la Stratégie nationale bas carbone française est bien plus ambitieux que le taux moyen observé en Europe (1 %), et serait peut-être difficile à atteindre ou maintenir sur une longue durée. De façon à sécuriser les chances de parvenir à décarboner les usages du secteur du bâtiment, dans un contexte de fortes tensions budgétaires, ainsi que du fait que les ressources en électricité seront limitées quand la demande augmentera, il conviendra d’agir sur le levier de sobriété énergétique en parallèle, comme prévu dans la SNBC.

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L’inspiration asiatique

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La comparaison avec les modèles du Japon et de la Corée du Sud est éclairante. Leur taux d’électrification moyen des secteurs consommateurs finaux (hors transformation d’énergie) dépasse 30 %, contre environ 24 % dans l’Union européenne [9-AIE 2026]. Cela ne signifie pas qu’ils soient globalement plus avancés sur le climat : leur électricité demeure plus carbonée que celle de l’Europe, avec environ 60 % de leur production à partir d’énergies fossiles [10-AIE 2026]. Ils ont ainsi davantage électrifié leurs usages quand nous avons davantage décarboné notre production.

Leur exemple montre néanmoins qu’une économie avancée peut diffuser largement les équipements électriques : pompes à chaleur et climatisations réversibles, batteries, électronique de puissance, procédés industriels. Le secteur résidentiel japonais consomme de l’électricité à hauteur de plus de la moitié de son mix énergétique (55 % en 2023), contre seulement 28 % en Europe (mais une part plus élevée de biocombustibles) [10] (voir Figure 1). L’industrie coréenne a également un mix énergétique majoritairement électrique (51 % en 2023, contre seulement 34 % en Europe) [10]. La structure de l’industrie coréenne — semi-conducteurs, batteries, électronique, centres de données — contribue aussi à tirer la demande d’électricité. Enfin, la forte dépendance énergétique du Japon et de la Corée a fait de l’électrification un enjeu de souveraineté autant que de climat.

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Figure 1 : Répartition des mix énergétiques du Japon, de la Corée du Sud et de l’Europe, par catégorie de combustible, pour l’année 2023, pour les secteurs résidentiel, tertiaire et industrie [10-AIE2026] 

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L’Europe pourrait en tirer une leçon pour son industrie. Si elle se contente de produire une électricité propre tout en important les appareils consommateurs (batteries, pompes à chaleur, climatiseurs et leurs composants, etc.), elle réduira son impact environnemental certes, mais remplacera une dépendance aux hydrocarbures par une dépendance industrielle.

Le cas de la climatisation, dans une politique d’adaptation au changement climatique, pourrait être révélateur. Sous l’effet de vagues de chaleur, les bâtiments s’équiperont de façon plus urgente, sans pouvoir attendre d’éventuelles rénovations thermiques prévues. Alimentée par une électricité très bas-carbone, cette climatisation pourra avoir un impact climatique moindre que chez plusieurs de nos voisins. Mais, si les appareils sont conçus et fabriqués ailleurs, les revenus de cette nouvelle demande ainsi que les possibilités d’innovation technologique, échapperont à l’Europe.

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Une politique du remplacement

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[L’électrification est un des leviers majeurs de la SNBC-3 entre 2023 et 2050 – Estimation de la mobilisation des différents leviers de la SNBC-3 entre 2023 et 2050 (en Mt CO2 eq)L’électrification est un des leviers majeurs de la SNBC-3 entre 2023 et 2050 – Estimation de la mobilisation des différents leviers de la SNBC-3 entre 2023 et 2050 (en Mt CO2 eq) – Source : MTE, juin 2026 – Source : MTE, juin 2026

Figure 2 – L’électrification est un des leviers majeurs de la SNBC-3 – Estimation de la mobilisation des différents leviers de la SNBC-3 entre 2023 et 2050 (en %) – Source : [6-MTE 2026]

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L’Union européenne vient de se donner comme référence de porter la part de l’électricité dans la consommation finale de 24 % à 32 % en 2030 [9-AIE 2026]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, cela représenterait environ 600 TWh de consommation électrique supplémentaire — l’équivalent de la consommation annuelle cumulée de la France et de l’Espagne — répartis à peu près également entre l’industrie, les bâtiments et les transports [9].

Pour y parvenir, il faut compléter la politique de l’offre par une politique du remplacement.

D’abord, le signal-prix doit devenir cohérent. Dans de nombreux pays européens, l’électricité est davantage chargée de taxes et de coûts de réseau que le gaz. Au 2nd semestre 2025, le prix moyen de l’électricité pour les ménages en UE était de 0,206 €/kWh alors que celui du gaz était de 0,085 €/kWh [11-Eurostat 2026]. Tant que le rapport entre le prix de l’électricité et celui des combustibles fossiles n’encourage pas le passage à la pompe à chaleur, au four industriel électrique ou au véhicule électrique, l’atteinte des objectifs restera hypothétique.

Ensuite, il conviendra de traiter le coût initial. Crédit bonifié, tiers-financement, leasing social, garanties publiques et amortissements accélérés doivent permettre aux ménages comme aux PME de comparer les coûts sur la durée, plutôt qu’au seul prix d’achat. Les aides doivent être disponibles aux moments décisifs synonymes de changement : panne d’une chaudière, mutation immobilière, renouvellement d’une flotte ou modernisation d’un atelier. Ses aides pourraient aussi être ciblées en fonction de l’empreinte carbone et du pouvoir d’achat de chaque Français et de leurs contraintes logistiques et résidentielles (enquête annuelle Citepa-ABC).

Enfin, l’Europe devrait faire des équipements de la demande un pilier de sa politique industrielle : batteries, pompes à chaleur, électronique de puissance, bornes, moteurs, automatismes et logiciels de pilotage sont les infrastructures diffuses de l’électrification. Sans capacités industrielles, sans installateurs qualifiés et sans raccordements rapides, il ne pourra pas y avoir de bascule à l’échelle et au calendrier attendus.

Le rapport d’Ember [12] apporte une bonne nouvelle : en 2025, la croissance de l’électricité décarbonée a suffi à couvrir toute la hausse de la demande électrique mondiale, et la production fossile a légèrement reculé. Pour l’Europe, le prochain défi semble désormais clair : après avoir significativement verdi le kilowattheure électrique, elle doit favoriser son usage et organiser le retrait progressif des machines fossiles qui peuplent son économie.

La transition énergétique passera par chaque cycle de remplacement d’équipements de chauffage, de mobilité et des procédés industriels, et donc par les matériels d’usage de l’électricité, sans renoncer à l’amélioration de l’efficacité énergétique ni à la sobriété.

 

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Pour en savoir plus

Tribune publiée dans Les Echos, le 25 septembre 2026 : Chaudières, voitures… « Le défi est d’organiser le retrait progressif des machines fossiles »

 

 

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