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Méthane : un grand oublié des politiques climat (résultats d’une nouvelle étude)

  • Réf. : 2008_04_a1
  • Publié le: 1 avril 2008
  • Date de mise à jour: 13 mai 2019
  • France

Les résultats d’une analyse sur l’importance du méthane (CH4 ) dans l’accroissement de l’effet de serre ont été publiés dans le n° de mars 2008 de la revue scientifique La Recherche . L’étude, réalisée par Benjamin Dessus (ingénieur et économiste), Bernard Laponche (expert en politiques énergétiques) et Hervé Le Treut (directeur du Laboratoire de météorologie dynamique du CNRS et un des auteurs du 4 e rapport d’évaluation du GIEC), examine la pertinence de la comptabilité en tonnes d’équivalent CO2 (tCO2e) des émissions des différents gaz à effet de serre (GES). Pour simplifier l’appréciation globale de leur impact sur le climat, il a été décidé à la 3 e Conférence des Parties à la Convention Climat (Kyoto, 1997) d’utiliser des règles d’équivalence visant à comptabiliser les émissions des GES hors CO2 en une unité commune : tCO2 e. Pour comparer le forçage radiatif cumulé des divers GES entre eux, le GIEC a défini l’indice du ” pouvoir de réchauffement global ” ( PRG ) qui vise à mesurer la part relative dans les effets radiatifs pendant une période déterminée (par exemple 100 ans) d’une émission ponctuelle en début de période d’un kg d’un GES donné par comparaison avec la part sur la même période d’une émission ponctuelle d’un kg de CO2 . Les PRG calculés pour différents intervalles de temps tiennent compte des différences de durée de vie des GES dans l’atmosphère.

Le PRG du CH 4 ayant été établi à 21 en 1995 par le GIEC, l’émission ponctuelle de 1 t de CH4 a un impact sur le climat équivalent à celui d’une émission ponctuelle de 21 t de CO2 sur la période de 100 ans après ces émissions. Or, la facilité d’utilisation de l’unité unique CO2 e a conduit très vite à sa généralisation (émissions réelles, projections d’émissions liées aux objectifs climat, émissions cumulées sur une période passée ou future,…).

Alors que la 1 ère Conférence des Parties à la Convention Climat (1995) soulignait que ” les Parties [ peuvent ] appliquer les [PRG] sur une période de 100 ans qui sont indiqués par le GIEC dans son rapport spécial de 1994 pour traduire leurs inventaires et projections en [CO2 e]”, l’utilisation des PRG sur une période de 100 ans est devenue très vite la règle. L’émission ponctuelle de 1 t de CH4 en 2000 est comptée 21 tCO2 e sur la base du cumul des effets respectifs de CH4 et de CO2 entre 2000 et 2100, et l’émission de 1 t de CH4 en 2020, par exemple, est également comptée 21 tCO2 e sur la base du cumul des effets respectifs de CH4 et de CO2 entre 2020 et 2120 : les effets d’une émission de CH4 par rapport à ceux d’une émission de la même masse de CO2 sont chaque année décalés de 100 ans.

L’adoption d’une telle règle a des conséquences importantes sur l’appréciation relative du rôle des différents GES. En effet, alors que l’utilisation du concept de CO2 e ne présente aucune ambiguïté pour évaluer les concentrations , son utilisation pour évaluer des émissions suppose impérativement de faire référence à une période d’intégration à partir de l’émission.

Comme la durée de vie du CH4 dans l’atmosphère est courte (de l’ordre de 12 ans) par rapport à celle du CO2 , le PRG du CH4 varie de façon importante avec la période de temps retenue. Avec la règle du coefficient d’équivalence de 21, il est donc impossible d’évaluer l’impact à un horizon donné (2020, 2050, 2100) d’une émission de CH4 . Pour effectuer cette évaluation, il est nécessaire de tenir compte de l’écart entre l’année d’émission et l’année horizon puisque le PRG varie rapidement en fonction de la période de temps choisie pour évaluer les effets respectifs sur le climat des émissions de CO2 et de CH 4 .

Les auteurs présentent les valeurs du PRG du CH4 à différents horizons , calculées sur la base des dernières indications du GIEC (2007) en reconstituant les courbes de décroissance du CO2 et du CH4 sur la période 0–500 ans et, à partir de là, en calculant les PRG absolus de ces deux GES en utilisant les valeurs de leurs efficacités radiatives fournies par le GIEC. Les valeurs du PRG ainsi obtenues sont égales aux valeurs du GIEC (2007) pour 20, 100 et 500 ans (respectivement 72, 25 et 7,6) . Pour illustrer ces résultats, un exemple concret est donné : en 2005 la France métropolitaine a émis 2,65 Mt de CH4 et 341 Mt de CO2 (en tenant compte des puits de carbone). Les émissions de CH4 sont actuellement comptées pour 56 Mt de CO2 (et donc pour 16% de celles de CO2 ). Selon l’étude, c’est tout à fait juste pour les effets intégrés jusqu’en 2105. Néanmoins, si l’on se place à l’horizon 2055, l’émission ponctuelle de CH4 de 2005 prend une importance beaucoup plus grande en termes d’effet intégré sur le climat : le PRG à l’horizon de 50 ans est de 42, la valeur “équivalente” en émissions de CO2 est donc de 111 Mt (33%).

L’étude conclut d’abord qu’il faut prendre conscience que l’utilisation du PRG à 100 ans pour comptabiliser les émissions des GES hors CO2 n’est pas bien adaptée au cas de mesures pérennes ou à longue durée de vie dont l’efficacité à un horizon donné est à évaluer et qu’elle contribue dans ce cadre à minorer fortement l’importance d’une réduction des émissions de GES à durée de vie courte.

L’utilisation des PRG n’est pertinente qu’appliquée, année après année, aux horizons considérés comme préoccupants ou décisifs par les études sur le climat et donc en particulier 2050, 2100 et 2150 . C’est d’autant plus important que les préoccupations actuelles des climatologues les conduisent à préconiser non seulement de stabiliser à long terme des concentrations de GES, mais aussi d’éviter au maximum les dépassements intermédiaires de ces concentrations au cours du siècle qui vient .

Enfin, les auteurs constatent que des politiques de prévention du CH 4 engagées à court terme peuvent garder une influence à long terme plus importante que ne le laisserait supposer la simple prise en compte du PRG actuel. Si l’augmentation de la concentration du CH4 dans l’atmosphère, très rapide après le début de l’ère industrielle, s’est ralentie depuis quelques années pour des raisons encore débattues, un retour à un accroissement rapide, en cas de dégel des régions arctiques par exemple reste tout à fait possible. Par conséquent, outre l’indispensable effort de réduction des émissions de CO2 , une plus grande attention doit être accordée à la diminution à court terme des émissions de CH4 , dont les effets sont élevés à l’horizon de quelques décennies. La période de deux ans de négociations sur le post-2012 lancée à Bali fin 2007 devrait donc être mise à profit pour approfondir ce sujet clé.

www.larecherche.fr (voir article “Effet de serre, n’oublions pas le méthane”).

 

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