Les impacts économiques de la pollution de l’air dépassent les seuls effets sanitaires habituellement évalués – DG Trésor
Par : Sophie Sanchez
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Figure 1. Synthèse des effets sanitaires et économiques de la pollution de l’air – Source : DG Trésor, février 2026
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Enjeu majeur de santé publique, la pollution de l’air a également un coût socio-économique important sur lequel se penche une étude inédite de la direction générale du Trésor parue en février 2026.
Un coût lié non seulement aux dépenses directes de santé mais aussi aux pertes de qualité de vie et aux pertes de production causées par l’absentéisme dû aux maladies, comme le souligne le document. Outre ces effets sur la mortalité et la morbidité, la pollution de l’air altère les capacités cognitives et physiques des individus, réduisant leur productivité. Au-delà de ces effets directs à court terme, la pollution de l’air pourrait également réduire la productivité future, en affectant les performances scolaires et en freinant l’innovation. Les effets sanitaires de la pollution anthropique en PM2.5 auraient ainsi eu en France un coût économique très important estimé à 143 Md€ entre 2016 et 2019, dont 130 Md€ dus aux décès prématurés.
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Des effets sanitaires délétères
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Figure 2. Répartition des émissions par secteur en France métropolitaine en 2024 pour les deux principaux types de polluants atmosphériques (NOx et PM2,5) – Source : Citepa, Secten 2025/DG Trésor
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Comme le rappelle l’étude réalisée par Laure Baratgin, Agathe Eupherte et Nicolas Taconet, l‘exposition à la pollution de l’air a des effets délétères bien documentés sur l’appareil respiratoire et, au-delà, sur l’ensemble de l’organisme. Le dioxyde d’azote NO2, – un gaz majoritairement émis lors de l’utilisation de combustibles fossiles dans les transports –, est irritant pour les voies respiratoires et favorise l’asthme et les infections pulmonaires. Les particules fines PM2,5, – autrement dit les particules solides dont le diamètre est inférieur à 2,5 µm, émises par la combustion de bois pour le chauffage résidentiel, l’eau chaude sanitaire et la cuisson domestique –, peuvent traverser la barrière alvéolaire des poumons et passer dans la circulation sanguine, atteignant ainsi différents organes (cœur, cerveau, foie, pancréas, système reproducteur, etc.).
Selon Santé publique France (lire notre article), 40 000 décès par an seraient attribuables en France à l’exposition prolongée aux particules fines et 7 000 à une exposition au NO2. L’Agence européenne pour l’environnement évalue, quant à elle, à respectivement 21 000 et 5 000 le nombre de décès prématurés en 2022 en France dus à l’exposition prolongée aux particules fines et au NO2 à des niveaux supérieurs aux recommandations de l’OMS.
L’exposition prolongée à la pollution est également à l’origine de maladies chroniques respiratoires, cardiovasculaires et métaboliques (comme le diabète). Chez les enfants, 20 % des nouveaux cas d’asthme pourraient ainsi être liés à l’exposition aux particules fines tandis que l’exposition au NO2 en zone urbaine serait responsable de 15 % des nouveaux cas.
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Une amélioration de la qualité de l’air qui reste néanmoins insuffisante
La qualité de l’air en France s’est améliorée substantiellement au cours des deux dernières décennies, comme le rappelle la DG Trésor (lire notre article). Entre 2005 et 2024, les émissions de NOx ont diminué de 60 % et celles de particules fines PM2,5 de 54 %, respectant ainsi les objectifs de la directive NEC (National Emission Commitments – directive (UE) 2016/2284 concernant la réduction des émissions nationales de certains polluants atmosphériques – qui fixe pour chaque État membre des plafonds d’émissions annuelles pour les différents polluants – lire notre dossier spécial) et du PREPA (plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques – lire notre article). Les concentrations de ces polluants dans l’air ont également diminué en moyenne sur le territoire national.
Le nombre d’agglomérations dépassant les normes règlementaires s’est ainsi considérablement réduit. En 2024, seulement 1,2 % des agglomérations a dépassé les normes règlementaires de qualité de l’air en NO2 contre 19 % en 2005. S’agissant des particules fines, aucune agglomération n’a enregistré de dépassement de la norme réglementaire de qualité de l’air à long terme depuis 2015.
Les progrès réalisés restent néanmoins insuffisants pour atteindre les seuils sanitaires recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (lire notre article), bien plus stricts que les valeurs limites européennes (lire notre article). En 2024, la concentration journalière en PM2,5 a ainsi dépassé les recommandations de l’OMS pendant plus de trente jours dans près de la moitié des stations de mesure françaises. Ces dépassements concernent principalement les grandes agglomérations et surviennent à certaines périodes de l’année, notamment en hiver lors des épisodes de chauffage résidentiel et en été avec les pics d’ozone.
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Des répercussions économiques multiples

Figure 3. Estimation des dommages sanitaires annuels de la pollution atmosphérique anthropique en PM2,5 et NO2, en France entre 2026 et 2019 selon les données de Santé Publique France en Md€2018 – Source : Santé Publique France / DG Trésor
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Au-delà des conséquences humaines, les effets sanitaires de la pollution atmosphérique représentent un important coût économique, poursuit l’étude de la direction générale du Trésor. En s’appuyant sur les méthodes de monétisation des impacts sanitaires (lire notre article), Santé publique France évalue l’effet de la pollution de l’air sur la morbidité entre 2016 et 2019 à un coût économique annuel de l’ordre de 12,9 Md€2018 pour les émissions anthropiques de PM2,5 et de 3,8 Md€2018 pour les émissions anthropiques de NO2. Sur les 12,9 Md€ liés à l’effet de la pollution anthropique de PM2,5 sur la morbidité, 5,3 Md€ sont des coûts directs de santé, 1,9 Md€ provient des pertes de production et 5,7 Md€ sont des coûts intangibles liés aux pertes de qualité de vie.
Une étude précédente, publiée en 2020 (Évaluation économique de la mortalité liée à la pollution atmosphérique en France | Cairn.info), estimait à 145 Md€2008 la valeur monétaire des décès prématurés évités dans un scénario sans pollution anthropique de particules fines en 2008. En appliquant cette méthodologie sur les données de Santé publique France, l’effet de la pollution de l’air sur la mortalité aurait représenté, calculent les experts de la DG Trésor, un coût économique annuel entre 2016 et 2019 de 130 Md€2018 pour les particules fines et de 23 Md€2018 pour le NO2. Les effets sanitaires de la pollution anthropique en PM2.5 auraient donc eu un coût économique de 143 Md€ dont 130 Md€ dus aux décès prématurés.
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La monétisation des effets sanitaires dans les études socio-économiques
Les impacts sanitaires peuvent être évalués en termes monétaires afin de quantifier leur coût pour la société, expliquent les auteurs de l’étude.
▪ L’évaluation monétaire de la mortalité
L’évaluation monétaire de la mortalité repose sur la valorisation des décès prématurés ou des années de vie perdues. Leur valorisation s’appuie respectivement sur la valeur de la vie statistique (VVS), qui mesure la disposition de la population à payer pour réduire les risques de décès prématurés, et la valeur d’une année de vie (VAV). En France, une VVS officielle est fixée et régulièrement mise à jour. Le rapport Quinet (L’évaluation socioéconomique des investissements publics (Tome 1) | Haut-commissariat à la stratégie et au plan) fixe une VVS de référence unique quel que soit le domaine d’application, le motif du décès et l’âge de la personne, à 3 M€2010, et préconise une valeur officielle de la VAV de 115 000 €2010.
▪ L’évaluation monétaire de la morbidité
Les impacts sanitaires sur la morbidité sont monétisés selon trois composantes :
- Les coûts directs de santé – Ces coûts regroupent les dépenses médicales liées aux maladies : hospitalisations, consultations, médicaments, etc. Ces coûts sont mesurés à partir de bases de données hospitalières et de statistiques d’assurance maladie, qui permettent d’identifier les surcoûts liés à un facteur particulier comme l’exposition à la pollution.
- Le coût des pertes de production – Ces coûts correspondent aux ressources perdues par le patient ou ses proches du fait de la maladie : journées de travail perdues, réduction de la capacité de travail liée à une santé dégradée, etc. Le calcul s’effectue à partir de la valeur moyenne de la production par habitant (PIB/habitant ou salaire moyen).
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Or, outre ces effets sur la mortalité et la morbidité, la DG Trésor souligne que la pollution de l’air altère également les capacités cognitives et physiques des individus, réduisant leur productivité. La pollution peut donc altérer les performances, aussi bien dans des emplois physiquement exigeants que dans des métiers à dominante cognitive. S’agissant des capacités physiques, la pollution de l’air peut ainsi susciter une fatigue accrue et une baisse de l’endurance. Ces mécanismes entraînent une baisse de la productivité des travailleurs, particulièrement visible dans certains secteurs comme l’agriculture (The Impact of Pollution on Worker Productivity – American Economic Association) ou la production industrielle (Particulate Pollution and the Productivity of Pear Packers – American Economic Association), où la pollution altère directement la performance des personnes.
La pollution de l’air dégrade également les capacités cognitives, ce qui peut entraîner une baisse de la concentration, des troubles de la mémoire et une fatigue accrue. Des études empiriques établissent ainsi une baisse de la performance dans le secteur financier (Pollution and Performance: Do Investors Make Worse Trades on Hazy Days? by Jiekun Huang, Nianhang Xu, Honghai Yu :: SSRN), les centres d’appels (The Effect of Pollution on Worker Productivity: Evidence from Call Center Workers in China – American Economic Association) et même l’arbitrage sportif. Cette moindre productivité se caractérise par une baisse de la précision, des temps de pause plus longs, ainsi qu’un allongement de la durée nécessaire pour accomplir certaines tâches complexes.
Une étude récente portant sur le secteur de la construction (Heads up: Does air pollution cause workplace accidents? – ScienceDirect) démontre également un impact significatif sur la sécurité au travail, la probabilité d’accident augmentant avec le niveau de NO2. Des résultats similaires ont aussi été trouvés pour la pollution liée aux particules (Dust to Dust: Tracing Air Pollution’s Impact on Work Accidents | Journal of the Association of Environmental and Resource Economists: Vol 13, No 2).
À court terme, la pollution de l’air aurait un impact significatif sur l’activité économique, en particulier via la baisse de productivité des travailleurs. En exploitant les variations exogènes de la direction du vent en France, une étude, évoquée dans le document, démontre qu’une augmentation de 10 % de l’exposition mensuelle aux PM2,5 entraîne une baisse du chiffre d’affaires des entreprises d’environ 0,4 % au cours des deux mois suivants, sans rattrapage par la suite.
Si la pollution accroît bien l’absentéisme (via les arrêts maladie), ce canal n’explique qu’une part marginale des pertes économiques observées. L’effet s’exerce principalement via une moindre productivité des travailleurs présents et une baisse de la demande, celle-ci pouvant s’expliquer par des changements de comportement d’achat des consommateurs exposés à la pollution (report ou évitement des dépenses non essentielles) et par l’augmentation de leurs dépenses de santé (The Cost of Air Pollution for workers and firms_CREST). Les deux autrices françaises estiment qu’une réduction de 25 % de l’exposition mensuelle moyenne aux PM2,5 entre 2009 et 2015 permettant d’atteindre les niveaux journaliers recommandés par l’OMS aurait représenté un gain économique annuel d’environ 7 Md€ en termes de PIB en France, qui se serait ajouté aux bénéfices sanitaires attendus en matière de mortalité et de morbidité évitées.
De même, deux études à l’échelle européenne (The economic cost of air pollution : Evidence from Europe – OECD / The impact of air pollution on labour productivity – OECD) estiment qu’une hausse de la concentration des PM2,5 de 1 µg/m3 réduirait le PIB de 0,8 % et la valeur ajoutée par travailleur de 0,55 % la même année. Les effets seraient essentiellement observés dans les entreprises à forte proportion de travailleurs qualifiés, en cohérence avec un effet de la pollution sur les capacités cognitives. Ce qui suggère a contrario qu’entre 2000 et 2022, l’amélioration significative de la qualité de l’air en France aurait permis des gains de productivité du travail de 1,6 %.
Enfin, la pollution de l’air aurait un effet à long terme sur le capital humain et l’innovation. Plusieurs études montrent une baisse des résultats scolaires et une altération des trajectoires éducatives. Passer un examen un jour où la pollution aux PM2,5 est plus élevée (+11 µg/m3 par rapport à une pollution moyenne de 21 µg/m3) diminuerait la note de 0,9 point sur 100 (The Long-Run Economic Consequences of High-Stakes Examinations: Evidence from Transitory Variation in Pollution – American Economic Association).
L’exposition à la pollution durant la grossesse ou la petite enfance pourrait avoir des effets durables sur le développement cognitif et les résultats scolaires (The long-term effects of early-life pollution exposure: Evidence from the London smog – ScienceDirect).
En outre, une étude menée à l’échelle européenne (Air pollution and innovation – ScienceDirect) suggère une baisse du nombre de brevets de 7,2 % l’année suivant un choc de pollution aux PM2,5 de 1 µg/m3, affectant ainsi l’innovation et donc potentiellement la productivité future.
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La DG Trésor en conclut que l’identification des impacts économiques de la pollution de l’air, au-delà des seuls effets sanitaires habituellement évalués, renforce les incitations à la lutte contre la pollution atmosphérique, qui passe par la mise en œuvre de politiques publiques adaptées. Par ailleurs, la pollution de l’air engendre aussi des dommages environnementaux – tels que la baisse des rendements agricoles (La librairie Ademe – Coût économique pour l’agriculture des impacts de la pollution de l’air par l’ozone), la dégradation des bâtiments ou encore l’érosion de la biodiversité et des services écosystémiques associés – qui contribuent à accroître son coût économique global.
Les co-bénéfices pour la qualité de l’air des solutions bas carbone
Les leviers mobilisés pour lutter contre la pollution atmosphérique sont souvent des solutions bas carbone mises en œuvre dans le cadre de la transition vers la neutralité carbone. Les politiques françaises d’atténuation du changement climatique présentent ainsi pour la plupart d’importants co-bénéfices en matière de pollution atmosphérique. Selon les scénarios « Fit for 55 » de la Commission européenne (lire notre article), la décarbonation des secteurs de l’énergie, du chauffage domestique et des transports, combinée aux évolutions techniques tendancielles, permettrait ainsi de réduire d’environ 40 % les émissions de particules fines entre 2015 et 2030 en France.
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Pour en savoir plus
L’OMS publie ses nouvelles lignes directrices pour la qualité de l’air – Citepa
